Babel ou Jérusalem : ce que le Vatican dit vraiment de la technologie et de l’IA

Il faut un certain culot pour répondre à la révolution numérique avec le livre de la Genèse et celui de Néhémie.

C’est le pari de Léon XIV dans son encyclique Magnifica Humanitas (mai 2026). Face aux grands modèles de langage, aux plateformes et à la robotique, il ne dégaine ni une note d’experts ni un plan de régulation. Il convoque deux chantiers bibliques, et toute sa pensée tient dans leur tension :

« Le premier choix ne se situe pas entre un « oui » ou un « non » à la technologie, mais entre bâtir Babel ou reconstruire Jérusalem. »

D’un côté Babel : le langage unique, l’orgueil technique, l’uniformité qui « sacrifie la dignité des personnes à l’efficacité ». De l’autre, la Jérusalem de Néhémie, reconstruite « non pas grâce à l’initiative d’une seule personne, mais grâce à la responsabilité partagée de tout le peuple ».

Le texte le pose d’emblée : la technique n’est pas l’ennemie, mais elle n’est jamais neutre, « car elle prend le visage de ceux qui la conçoivent, la financent, la régulent et l’utilisent ». L’ordre des verbes n’a rien d’innocent : concevoir et financer précèdent utiliser. Le pouvoir se loge en amont, et l’encyclique le sait.

Le clin d’œil historique est assumé : elle célèbre les 135 ans de Rerum Novarum. En 1891, la « chose nouvelle » était la question ouvrière. En 2026, c’est l’IA. Même refus de se taire sur ce qui transforme la vie concrète des peuples.

LE VRAI SUJET N’EST PAS LA MACHINE, C’EST LE POUVOIR

La lucidité du texte n’est pas théologique, elle est politique. Léon XIV nomme un basculement que peu de gouvernements osent dire à voix haute :

« Par le passé, c’étaient surtout les États qui guidaient et orientaient l’innovation. Aujourd’hui, les principaux moteurs du développement sont des acteurs privés, souvent transnationaux, dotés de ressources et de capacités d’intervention supérieures à celles de nombreux gouvernements. »

Il en tire la conséquence doctrinale qui dérange. La subsidiarité — ce principe selon lequel l’échelon supérieur ne doit pas absorber ce que l’échelon inférieur peut faire — change de cible. Hier elle protégeait le citoyen contre l’État ; aujourd’hui :

« Le niveau supérieur n’est pas l’État, mais chaque grand acteur économique et technologique exerçant un pouvoir de fait sur les conditions de la vie en communauté. »

L’adversaire de la liberté n’est donc plus seulement Léviathan : c’est aussi le monopole algorithmique. Et quand ce pouvoir se concentre, « il tend à devenir opaque et à échapper au contrôle public ».

CE QUE L’IA N’EST PAS

L’encyclique refuse l’extase comme la panique. Sa définition de l’IA est techniquement modeste et philosophiquement implacable :

« Cette puissance reste exclusivement liée au traitement des données : les prétendues intelligences artificielles ne vivent pas d’expérience, ne possèdent pas de corps, ne connaissent ni la joie ni la douleur, ne mûrissent pas dans la relation. Elles n’ont pas de conscience morale. »

La remarque la plus fine est technique, et trop rare dans le débat public :

« Les intelligences artificielles modernes sont davantage « cultivées » que « construites » : les développeurs n’en conçoivent pas directement chaque détail, mais créent une architecture sur laquelle l’IA « se développe ». »

L’opacité n’est donc pas un défaut qu’on corrigera demain : elle est constitutive. Ce qui rend le vernis d’objectivité d’autant plus suspect, puisque « tout dispositif technique implique des choix : ce qu’il mesure, ce qu’il ignore, ce qu’il optimise ».

L’INJUSTICE SILENCIEUSE

Un passage mérite d’être lu par quiconque déploie des systèmes de tri de CV, de scoring ou d’octroi de crédit :

« Confier à un algorithme le pouvoir de sélectionner qui mérite et qui ne mérite pas, sans que personne n’assume plus le poids de cette décision, revient à lui confier la tâche de redéfinir les limites des possibilités humaines. L’écartement des plus faibles est revêtu de neutralité et d’objectivité, face auxquelles il est impossible de protester. Ainsi, l’injustice devient silencieuse. »

Le scandale n’est pas que la machine se trompe, mais qu’elle rende la décision incontestable. On ne plaide pas contre un score.

DONNÉES, TRAVAIL, GUERRE : L’INVENTAIRE DES DÉGÂTS

Sur les données, l’encyclique forge la formule qui restera. Le colonialisme, écrit-elle, « ne domine plus seulement les corps, mais s’approprie les données ». Flux sanitaires, cartes génétiques et profils démographiques siphonnés dans les pays fragiles « sous le couvert de l’aide » : voilà « les nouvelles ‘terres rares’ du pouvoir ». Sa réponse est sans détour : les données « ne peuvent être vendues ou confiées à quelques-uns ».

Sur le travail, elle démonte la promesse d’émancipation : les approches actuelles « peuvent paradoxalement déqualifier les travailleurs, les soumettre à une surveillance automatisée et les reléguer à des tâches rigides et répétitives ». Et elle rappelle ce que l’instantané fait oublier : « Rien, dans le monde de l’IA, n’est immatériel ou magique. » Derrière chaque réponse parfaite se tiennent des millions d’annotateurs et de modérateurs, « pour la majorité des femmes », payés « un salaire de misère ».

Sur la guerre, le ton se durcit :

« Il n’existe aucun algorithme capable de rendre la guerre moralement acceptable. L’IA ne soustrait pas le conflit à son inhumanité intrinsèque : elle ne peut que le rendre plus rapide et impersonnel, en abaissant le seuil du recours à la violence et en transformant la défense en prévision opérationnelle, les victimes étant réduites à de simples données. »

L’« agent moral artificiel » est écarté d’une phrase : « le jugement moral ne se réduit pas à un simple calcul ; il implique la conscience, la responsabilité personnelle et la reconnaissance de l’autre en tant que personne ».

« DÉSARMER L’IA »

C’est le concept-signature du texte, et le plus chargé politiquement :

« Désarmer l’IA, c’est la soustraire à la logique de la compétition armée qui n’est plus aujourd’hui seulement militaire, mais aussi économique et cognitive. Désarmer, c’est rompre cette équivalence entre la puissance technique et le droit de gouverner. »

Léon XIV refuse d’ailleurs de se payer du vocabulaire à la mode de l’« alignement » :

« Une IA plus morale ne sert à rien si cette morale est décidée par une poignée de personnes. »

La vraie question n’est donc pas de moraliser la machine, mais de savoir qui décide de sa morale.

CE QUE LE TEXTE NE DIT PAS

C’est ici qu’une lecture honnête doit pointer les faiblesses, car la grandeur du diagnostic souligne la timidité des remèdes.

L’encyclique excelle à décrire la concentration du pouvoir numérique. Mais ses prescriptions plafonnent au niveau des principes : « contrôles indépendants, transparence sur les algorithmes, accès équitable aux données ». Aucune architecture concrète de gouvernance mondiale, aucun traité, aucune agence. La souveraineté numérique — clouds nationaux, autonomie industrielle, semi-conducteurs — reste la grande absente, alors que c’est précisément le terrain où la bataille se livre déjà. Et la désinformation, justement identifiée comme trouvant dans l’IA « un puissant multiplicateur », repart sans réponse opérationnelle.

Le Vatican pose les bonnes questions et laisse à d’autres l’ingénierie. On peut y voir son rôle ; on doit aussi y voir sa limite.

LA QUESTION N’EST PAS TECHNOLOGIQUE

Au terme de deux cents pages, une formule condense tout : « faire progresser la technique sans faire régresser le cœur ».

Et le critère final, emprunté à Jean-Paul II, devrait figurer en tête de cahier des charges de toute politique technologique : l’IA rend-elle la vie « plus digne de l’homme » ? Si oui, c’est une opportunité. Sinon — « si la puissance grandit tandis que le cœur s’assèche et que les liens se rompent » — alors « nous sommes face à une nouvelle forme de Babel : une construction grandiose, mais inhumaine ».

La question, conclut Léon XIV, n’est pas technologique. Elle est anthropologique. Et « la construction de Babel ou celle de Jérusalem commence en chacun de nous ».

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L’intégralité du texte est ici : https://www.vatican.va/content/leo-xiv/fr/encyclicals/documents/20260515-magnifica-humanitas.html

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