
Ce que l’Amérique vient d’avouer — et ce qu’une organisation internationale devrait craindre dès maintenant
I. L’aveu américain
Le 31 mars 2026, War on the Rocks publiait un article qui devrait faire trembler quelques états-majors. Son titre : « The U.S. Military Risks Letting Contractors Define How It Sees the Battlefield. »
Son auteur, David Kamien, y pose un diagnostic implacable : la couche définitionnelle des plateformes de commandement intégrées est devenue propriété intellectuelle de contractants privés. Elle n’est pas gouvernée par un processus institutionnel. Elle peut être modifiée sans préavis. Et les commandants, en situation de crise, ne questionnent jamais les catégories que leur logiciel leur présente.
Une précision s’impose, que l’article lui-même ne dissimule pas : Kamien dirige une entreprise concurrente de Palantir. Ce conflit d’intérêts déclaré ne disqualifie pas son diagnostic — les mécanismes structurels qu’il décrit sont corroborés par la logique même des contrats d’acquisition de défense, et que d’autres observateurs indépendants ont documenté par ailleurs. Mais il justifie qu’on le lise avec la rigueur qu’on accorderait à tout témoignage situé. C’est l’exercice auquel je m’attelle dans les pages qui suivent.
Pour qui a suivi de près, au cours des derniers mois, les travaux consacrés à la montée en puissance d’acteurs privés du secteur analytique au sein des architectures décisionnelles de certaines organisations militaires, cet article ne constitue pas une révélation. Il constitue une validation.
II. L’ontologie, cette arme que personne ne voit
Le mot « ontologie » est justement le genre de terme technique derrière lequel se cache l’essentiel. Dans un système de commandement intégré, une ontologie n’est pas un concept philosophique. C’est une infrastructure de sens : le cadre structuré qui détermine ce que le système remarque, ce qu’il ignore, et comment il classe ce qu’il perçoit.
Ce mouvement de forces constitue-t-il un signalement pré-crise ou une activité normale ? Cette installation est-elle une cible militaire ou une infrastructure à double usage ? Ce niveau d’activité dans le cyberespace correspond-il à du façonnage pré-opérationnel ou à de la compétition en zone grise ? Ces définitions structurent ce que les opérateurs voient sur leurs écrans. Elles contraignent, avant même que le commandant entre dans la salle, l’espace des options qu’il considérera.
Comme le formule Kamien : qui contrôle la carte contrôle les situations que le système remarque — et ignore — ainsi que la hiérarchie des options présentées aux décideurs. Qui contrôle la carte contrôle, au fond, ce que le commandant décide.
L’objection évidente : le verrouillage propriétaire n’est-il pas la norme dans tout système d’information ? Un ERP impose bien ses catégories à une entreprise — en quoi le contexte militaire serait-il différent ? La réponse tient en trois points. Les délais de décision y sont mesurés en minutes, non en trimestres. Les conséquences d’une erreur de catégorisation sont cinétiques et irréversibles. Et surtout, des adversaires étatiques ont tout intérêt à étudier et exploiter les biais de ces ontologies pour façonner la perception de l’autre camp.
Ce dernier point ne relève pas de la conjecture. La doctrine de guerre cognitive, décrite dans les travaux du Commandement allié Transformation de l’OTAN dès 2020, identifie ce type de vecteur : agir non sur les faits, mais sur les cadres à travers lesquels on les interprète. Une ontologie propriétaire mal gouvernée est, de ce point de vue, une surface d’attaque ouverte.
III. La manœuvre documentée
Ce n’est pas une spéculation théorique. C’est ce qui s’est produit, de manière documentée, avec l’un des programmes les plus structurants du commandement américain de la dernière décennie.
Le programme Maven, lancé en 2017 par le Department of Defense pour l’analyse d’imagerie drone par apprentissage automatique, démarre avec Google comme prestataire principal. En avril 2018, une lettre ouverte signée par quelque 4 000 de ses ingénieurs, refusant de contribuer à des applications militaires, contraint l’entreprise à annoncer deux mois plus tard son retrait du programme. C’est dans ce vide — révélateur en lui-même des fractures qui traversent le secteur technologique civil face au marché de défense — que l’écosystème Palantir s’impose progressivement, avec sa plateforme Gotham, dont est issu le Maven Smart System.
Palantir n’a pas seulement vendu un outil. Elle a vendu une façon de voir. Les ontologies embarquées dans ces plateformes — les définitions de ce qui constitue une menace, une cible, un réseau d’influence, un seuil d’alerte — sont sa propriété intellectuelle. Elles ne sont pas auditables par les institutions qui les utilisent. Elles sont maintenues par des ingénieurs dont la formation relève de l’informatique, non de l’histoire des conflits ou de la théorie de l’escalade. Ces ingénieurs ne portent aucune responsabilité doctrinale pour les choix ontologiques qu’ils font.
Ce processus a désormais un nom : la capture décisionnelle — le moment où une organisation militaire ne pilote plus ses outils, mais est pilotée par eux, parce que les catégories à travers lesquelles elle perçoit le monde sont devenues la propriété d’un tiers.
IV. Le transfert de risque — et comment l’IA l’accélère
Ce qui s’est produit dans l’espace de commandement américain ne reste pas américain.
Une organisation internationale dont les membres partagent des architectures de commandement, des systèmes de fusion de données et des plateformes analytiques communes se trouve dans une situation particulièrement exposée. Lorsque des plateformes issues de cet écosystème sont déployées dans des structures de commandement multinationales, elles y importent leurs ontologies propriétaires. La question n’est pas de savoir si cette organisation fait confiance à ses partenaires technologiques. La question est de savoir si elle sait sur quelles définitions reposent les tableaux de situation que ses commandants consultent — et si elle peut les modifier souverainement en cas de besoin.
La réponse, dans l’état actuel de la gouvernance de ces systèmes, est non.
Ce n’est pas une question de mauvaise foi de la part des contractants. C’est une question de structure : à travers une série de contrats individuellement anodins et d’accords de licence, la couche définitionnelle a été cédée comme propriété intellectuelle. Individuellement, chaque contrat est anodin. Collectivement, ils transfèrent le pouvoir de définir la réalité.
L’intelligence artificielle agentique aggrave ce tableau de manière qualitative. Ces systèmes ne se contentent pas d’exécuter des requêtes : ils restructurent des bases de code, fusionnent des catégories pour des raisons de cohérence interne, modifient des seuils parce que des signaux statistiques suggèrent un réétalonnage. Chaque modification est localement raisonnable. Collectivement, elles réécrivent la carte.
« The map these systems produce may be syntactically coherent while being strategically incoherent. » — David Kamien, War on the Rocks, 31 mars 2026
Contrairement à une erreur de données — qu’un opérateur expérimenté peut détecter — une dérive ontologique est invisible à l’œil nu. Elle ne produit pas de message d’erreur. Elle produit des comptes rendus de situation qui semblent cohérents, dans lesquels la réalité opérationnelle a silencieusement glissé hors cadre.
Dans un contexte où cette organisation internationale doit prendre des décisions dans des délais de plus en plus compressés, face à des adversaires qui contrôlent souverainement leurs propres ontologies, cette lacune de gouvernance n’est pas un détail administratif. C’est une vulnérabilité opérationnelle.
V. La souveraineté représentationnelle : l’impensé doctrinal
Kamien introduit un concept qui devrait s’imposer dans le vocabulaire des décideurs de défense : la representational sovereignty — la souveraineté représentationnelle. Une organisation qui la possède contrôle les ontologies de référence sur lesquelles reposent ses systèmes de commandement. Elle peut les auditer, les modifier, en exiger la traçabilité. Elle peut surtout imposer ses propres définitions, ancrées dans sa doctrine et dans sa culture stratégique.
Une organisation qui ne la possède pas délègue, à chaque crise, une fraction de son autonomie décisionnelle à un tiers qui n’est pas dans la salle.
Ce concept dit en un mot ce que les travaux sur la capture décisionnelle décrivaient en termes de processus. La souveraineté ne se joue pas seulement dans les infrastructures physiques ou juridiques — câbles sous-marins, cloud, semi-conducteurs. Elle se joue dans les définitions. Dans les seuils. Dans la taxonomie des menaces. Et cette souveraineté-là n’apparaît dans aucun bilan de dépendance numérique, dans aucune cartographie des risques, dans aucun audit réglementaire.
Elle est invisible. Jusqu’au moment où elle ne l’est plus.
VI. Vers une réponse souveraine européenne
Le diagnostic est désormais posé des deux côtés de l’Atlantique. Kamien propose un Joint Ontology Board — comité interservices chargé de gouverner les définitions avec la rigueur de la doctrine formelle. L’idée est juste. Elle est aussi, dans le contexte américain, probablement trop lente pour le rythme auquel les systèmes évoluent. Pour une organisation internationale composée de multiples souverainetés nationales, la solution doit être à la fois procédurale et architecturale.
Premièrement : faire de la propriété publique des ontologies une clause contractuelle non négociable dans tout marché de défense impliquant des plateformes analytiques communes. Les instruments européens en construction — le Fonds européen de défense, le règlement EDIRPA sur les acquisitions communes, le mécanisme SAFE en cours de finalisation — offrent des vecteurs d’action réels. Aucun ne prévoit aujourd’hui d’exigence explicite de propriété publique des ontologies. C’est ce vide qu’il faut combler, avant que les prochains cycles d’acquisition ne le referment pour une décennie.
Deuxièmement : investir dans des capacités analytiques souveraines — non pour concurrencer les plateformes commerciales sur leur terrain, mais pour maintenir une capacité d’évaluation indépendante qui ne soit pas prisonnière des mêmes définitions que les systèmes qu’elle est censée auditer. Plusieurs initiatives en cours de structuration dans des capitales européennes commencent à intégrer explicitement cette dimension sémantique. C’est le signe que la prise de conscience progresse. C’est aussi la mesure du retard accumulé.
Troisièmement : traiter les ontologies comme de la doctrine — processus de révision formels, responsables identifiés, traçabilité de toute modification, validation ancrée dans la recherche sur les dynamiques réelles de crise. Ce n’est pas une innovation conceptuelle. C’est l’application, longtemps différée, d’une discipline que les organisations militaires maîtrisent déjà pour leurs publications doctrinales.
VII. Conclusion
Docteur Folamour ne parle pas seulement de l’arme nucléaire. Il parle de ce qui arrive quand des systèmes critiques échappent durablement au contrôle institutionnel — et que chacun d’eux, pris séparément, semble parfaitement fonctionner. Un appareil incapable de recevoir l’ordre de rappel parce qu’endommagé au combat. Une machine du Jugement Dernier soviétique automatisée dont personne n’avait révélé l’existence à l’adversaire. Kubrick décrit une catastrophe produite non par une panne, mais par une accumulation de défaillances de gouvernance.
C’est exactement ce que décrivent les plateformes de commandement actuelles. Des systèmes techniquement opérationnels. Des ontologies propriétaires. Des dérives invisibles. Et des commandants qui, quand les délais s’écrasent, travaillent sur une représentation du monde que personne dans la chaîne de commandement n’a formellement validée.
L’enjeu n’est pas de refuser la technologie. Il est de refuser de déléguer à la technologie — ou à ses propriétaires — le droit de définir la réalité opérationnelle. Posséder sa carte n’est pas un raffinement bureaucratique : c’est la condition préalable à toute autonomie décisionnelle réelle.
La capture silencieuse ne s’annonce pas. Elle s’installe dans les définitions.
Source principale : David Kamien, « The U.S. Military Risks Letting Contractors Define How It Sees the Battlefield », War on the Rocks, 31 mars 2026.
