Pourquoi le numérique militaire n’est pas encore une capacité noble

Cet article s’appuie sur la présentation orale du rapport d’information de la commission de la défense nationale sur les dépendances militaires de la France, dont la version écrite n’était pas encore publiée.[https://www.youtube.com/watch?v=XpZmNzKvWcI]

L’analyse de la LPM 2024-2030 s’appuie sur le texte publié au Journal Officiel (LOI n° 2023-703 du 1er août 2023) et son rapport annexé. Les propositions engagent l’auteur à titre personnel.


Rafale. SNLE. Leclerc. Ces mots ont une résonance immédiate — ils incarnent la puissance souveraine de la France, ses choix stratégiques les plus assumés, ses investissements les plus visibles. « Cloud de défense souverain », « IA de commandement », « systèmes d’information affranchis du droit extraterritorial » — beaucoup moins. C’est ce décalage, et ce qu’il coûte, que cet article examine.


Prologue : une phrase qui dit tout

« Mon système Starlink est la colonne vertébrale de l’armée ukrainienne. Toute leur ligne de front s’effondrerait si je l’éteignais. »

Elon Musk, mars 2025. Réseau X. Sans filtre.

Le ministre polonais des Affaires étrangères rappelle que la Pologne finance une partie des satellites à hauteur de 50 millions de dollars par an. Musk : « Tais-toi petit homme, tu ne payes qu’une petite partie du coût total et il n’y a pas de substitut à Starlink. »

Les rapporteurs de la commission de la défense ont eu l’intelligence d’ouvrir leur présentation avec cet échange. En quelques lignes, ils condensent l’essentiel de notre époque : la rivalité entre puissance publique et acteur privé, la fragilité de la relation transatlantique, et l’émergence d’une dépendance stratégique qui ne s’impose pas par la force des armes mais par l’infrastructure numérique.

Ce qui suit n’est pas un procès. C’est une lecture critique — du rapport d’abord, de la LPM 2024-2030 ensuite. Non pas pour affirmer que le numérique est absent de notre programmation militaire, ce serait inexact. Mais pour nommer quelque chose de plus subtil : le numérique y figure, dans une position qui révèle la persistance d’une hiérarchie stratégique dont la guerre en Ukraine a démontré l’obsolescence. Et pour proposer le cadre conceptuel qui permettrait de la corriger.


I. Ce que le rapport dit avec courage

La grille d’analyse proposée par les rapporteurs mérite d’être saluée. Plutôt que de s’enfermer dans un inventaire capacitaire classique, ils ont structuré leur réflexion autour de trois libertés opérationnelles : liberté d’appréciation, liberté de décision, liberté d’action. C’est une grille juste. Et inconfortable.

Car si la France a historiquement priorisé sa liberté d’action souveraine — Rafale, SNLE, Leclerc — les deux premiers piliers, apprécier et décider, sont aujourd’hui les plus exposés aux dépendances. Et ce sont précisément eux qui reposent sur le numérique.

Les rapporteurs le formulent sans détour : « Pour le numérique, nous dépendons souvent des États-Unis avec une prévalence de leurs solutions technologiques dans le domaine de l’intelligence artificielle, du cloud, des logiciels, du matériel. »

C’est factuel. C’est courageux. Et c’est là que commence non pas une critique du rapport, mais une invitation à en prolonger la logique.

Un moment des débats mérite en particulier d’être retenu. Un rapporteur note que les États-Unis ont « probablement une capacité à intervenir sur le cloud du F-35 » et que si Washington voulait freiner le maintien en condition opérationnelle de l’appareil, il « pourrait rapidement ne plus décoller. » La salle a écouté. Personne n’a tiré la conséquence symétrique : si une plateforme souveraine peut être paralysée à distance via son architecture numérique, qu’en est-il de nos systèmes d’information et de commandement — moins spectaculaires que le F-35, mais dont la criticité opérationnelle est au moins équivalente ?

Ce silence tient au périmètre du mandat, pas à un manque de lucidité. Mais il délimite précisément l’espace que cet article entend occuper.


II. La LPM 2024-2030 : présent, mais déclassé

Il serait inexact de dire que le numérique est absent de la LPM 2024-2030. Il est présent. C’est la nature de cette présence qui pose question.

Ce que la LPM dit — fidèlement

Le rapport annexé identifie neuf domaines d’effort prioritaires sur 2024-2030 : MCO (49 Md€), munitions (16 Md€), outre-mer (13 Md€), innovation (10 Md€), espace (6 Md€), renseignement (5 Md€), défense sol-air (5 Md€), drones (5 Md€), cyber (4 Md€), forces spéciales (2 Md€).

Le domaine cyber bénéficie de 4 Md€ avec un contenu précis : renforcement des pouvoirs de l’ANSSI, lutte informatique offensive, lutte d’influence, pôle d’excellence à Polytechnique. L’IA et le quantique sont cités dans l’enveloppe innovation. Le rapport annexé impose l’exigence de qualification SecNumCloud pour les données sensibles de défense.

Le numérique est donc dans la LPM. Mais à quelle place, et dans quelle catégorie ?

La vraie ligne de fracture : soutien ou souveraineté ?

Dans la LPM 2024-2030, le numérique est traité comme une fonction de modernisation des capacités existantes — non comme un domaine de souveraineté opérationnelle à part entière.

Deux exemples illustrent cette différence de traitement. L’espace bénéficie de 6 Md€ et de programmes nommés — SYRACUSE IV, YODA, FLAMHE, le Centre C4OS — avec une doctrine d’emploi, des jalons et des indicateurs capacitaires. Les munitions ont France Munitions : programme dédié, objectifs de production chiffrés, gouvernance identifiée. Ces domaines sont traités comme des objets de souveraineté, avec la visibilité institutionnelle qui va avec.

On objectera que France Munitions est lui-même très récent, né de l’urgence ukrainienne en 2023. C’est précisément le point. Ce programme n’existait pas avant qu’un choc exogène brutal rende l’impasse intenable aux yeux de tous. Le numérique souverain opérationnel attend son choc équivalent — et le problème est que, dans ce domaine, le choc révélateur risque fort de survenir au pire moment, c’est-à-dire en opération.

Pour le cloud souverain de défense : aucun programme équivalent à France Munitions. Pour les systèmes d’information et de commandement souverains : non référencés comme domaine d’effort distinct. Pour l’IA militaire dans la chaîne C2, le rapport annexé livre peut-être la formulation la plus éloquente du texte : « La création d’une ligne budgétaire dédiée aux logiciels d’IA pour la défense sera envisagée et les impacts de l’IA sur la chaîne commandement et contrôle seront évalués. »

Futur simple. Dans un texte adopté en 2023. Alors que l’IA militaire est une réalité opérationnelle documentée sur le front ukrainien depuis au moins deux ans.

Ce n’est pas un oubli. C’est un déclassement.

Deux lectures de ce déclassement

La première : la sous-estimation. La LPM a été conçue dans une culture stratégique qui hiérarchise les capacités selon leur lisibilité immédiate. Un Rafale, un sous-marin, une batterie de missiles : leur valeur stratégique est perceptible d’un coup d’œil. Un pipeline de données souverain, un modèle d’IA entraîné sur des corpus nationaux, une architecture cloud de commandement : leur poids décisionnel ne se laisse pas photographier. La guerre en Ukraine a corrigé cette perception sur les drones et les munitions. Elle ne l’a pas encore corrigée sur le numérique opérationnel, dont la criticité se manifeste de façon diffuse et rarement spectaculaire — jusqu’au moment où elle ne l’est plus.

La deuxième : l’aveu voilé. Une loi de programmation militaire est un document public, lu par des partenaires comme par des compétiteurs. Il y a une certaine logique à ne pas y formaliser l’étendue d’un retard structurel. Quantifier publiquement l’écart avec les États-Unis ou la Chine dans le domaine de l’IA militaire revient à exhiber une vulnérabilité. Le déclassement du numérique dans la LPM peut donc relever, au moins partiellement, d’une discrétion stratégique calculée sur un terrain où l’on préfère ne pas s’engager à découvert.

Ces deux lectures ne s’excluent pas. Elles convergent vers la même conclusion : le traitement actuel est insuffisant, qu’il procède d’une sous-estimation sincère ou d’un silence stratégique. Et il a une racine commune plus profonde que des ajustements budgétaires ne peuvent résoudre.


III. Les deux angles morts

Au-delà de la question programmatique, le rapport et la LPM partagent deux impensés qu’il faut nommer.

Le premier est conceptuel. La grille liberté d’appréciation / décision / action est juste mais elle s’arrête à mi-chemin. Car la dépendance numérique n’opère pas seulement sur les capacités — elle peut s’exercer directement sur le cycle de décision, en temps réel, dans l’espace opérationnel. C’est une catégorie différente de la dépendance à un composant soumis à ITAR : non plus une contrainte sur ce qu’on peut fabriquer ou exporter, mais une contrainte sur la façon dont on perçoit, analyse et décide. L’échange Musk/Pologne n’est pas anecdotique : il décrit précisément cette situation — une infrastructure de décision dont la continuité dépend d’une décision unilatérale d’un acteur privé étranger.

Le deuxième est juridique. Le rapport annexé impose l’exigence SecNumCloud pour les données sensibles de défense — avancée réelle. Mais l’enjeu n’est pas dans le texte : il est dans l’application. La qualification SecNumCloud impose précisément l’immunité aux lois extraterritoriales, notamment le Cloud Act américain de 2018. Si cette exigence était systématiquement respectée dans les SIC militaires, le risque serait contenu. Ce qui manque, ce n’est pas la règle — c’est la démonstration publique qu’elle s’applique effectivement, avec un calendrier de mise en conformité et des mécanismes de contrôle.


IV. Voies d’amélioration

La LPM 2024-2030 doit faire l’objet d’une révision avant fin 2027, par voie législative. Avant d’en décliner les orientations opérationnelles, une question de fond doit être posée.

La question préalable : à quelles conditions une LPM peut-elle changer la trajectoire ?

Tous les ingrédients nécessaires à une correction existent déjà dans le droit et dans les doctrines sectorielles : la qualification SecNumCloud de l’ANSSI, la doctrine cloud au centre de la DINUM, les réflexions de la DGA sur l’IA de défense. Ce qui manque n’est pas technique. C’est un engagement politique structurant, de la nature et de la durée que les démocrates occidentaux savent mobiliser uniquement pour quelques objets jugés intransigibles.

La France en a un exemple fondateur. La dissuasion nucléaire n’est pas seulement un programme technologique — c’est une œuvre commune, au sens le plus fort du terme : un engagement qui transcende les alternances, qui résiste aux arbitrages budgétaires conjoncturels, qui s’est progressivement constitué en irréversibilité politique assumée. On ne renégocie pas ses fondements à chaque changement de majorité. On entretient sa crédibilité sur le long terme parce qu’une génération de décideurs a choisi, collectivement, de le sanctuariser.

Le numérique souverain opérationnel mérite ce même statut — non dans l’ensemble de ses composantes, mais dans ses briques critiques : les infrastructures qui hébergent les données de commandement, les systèmes qui structurent la décision opérationnelle, les communications qui maintiennent la cohérence de la manœuvre en situation dégradée.

Le retard actuel s’est constitué précisément parce que cette logique n’a jamais été institutionnalisée. Chaque LPM a réarbitré les fondations numériques sous la pression des contraintes du moment et des solutions du marché — principalement américaines, efficaces, disponibles immédiatement. Le résultat cumulé ressemble à ce que produirait une dissuasion renégociée à chaque alternance : des décisions raisonnables à court terme, une vulnérabilité structurelle à long terme.

C’est ce que j’appelle une œuvre commune numérique. Son absence explique pourquoi les trois orientations qui suivent, aussi pertinentes soient-elles, resteront des ajustements à la marge si elles ne s’inscrivent pas dans un engagement de cette nature.

Orientation 1 — Distinguer dans la loi ce qui est de soutien et ce qui est de souveraineté

La correction la plus structurante est doctrinale. Il s’agit d’introduire dans la LPM révisée une distinction explicite et contraignante entre deux catégories de numérique militaire.

La première regroupe les capacités de soutien — outils de gestion, logistique, formation, administration — où une dépendance raisonnée à des solutions du marché, y compris étrangères, est acceptable et cohérente avec les exigences d’efficience.

La seconde regroupe les capacités opérationnelles souveraines — commandement, ciblage, renseignement opérationnel, communications de crise — qui relèvent du même impératif de souveraineté que la dissuasion ou les avions de combat. Ces capacités ne peuvent pas être arbitrées contre d’autres postes budgétaires, et elles ne peuvent pas reposer sur des infrastructures soumises à un droit extraterritorial.

Cette distinction permettrait d’aligner la programmation sur la réalité sans tomber dans l’autarcie numérique totale — qui n’existe nulle part, pas même aux États-Unis. Le travail doctrinal sous-jacent existe partiellement dans des textes sectoriels. Il n’a jamais été traduit en objectifs mesurables dans une loi de programmation militaire. Ce serait une première.

Orientation 2 — Donner au numérique souverain un programme, un nom, une gouvernance

La leçon des programmes spatiaux et de France Munitions est simple : la visibilité programmatique génère de la responsabilité institutionnelle et de la pression à l’exécution. Un programme sans nom, sans chef de file désigné et sans indicateurs de succès est un programme qui se dissout dans les arbitrages annuels.

La LPM révisée devrait identifier un programme équivalent pour le numérique souverain opérationnel : enveloppe dédiée, jalons identifiés — quelle part du cycle C2 hébergée sur infrastructure souveraine à quel horizon —, chef de file clairement désigné, périmètre délimité. Ce programme ne remplacerait pas l’interopérabilité alliée. Il en fixerait les limites, ce qu’aucun texte actuel ne fait.

Orientation 3 — Mesurer avant de promettre

Le rapport constate l’absence d’objectifs chiffrés sur la réduction des dépendances. Les rapporteurs admettent ne pas être « en état » de les fournir sur ITAR. C’est une honnêteté appréciable — et le point de départ d’une exigence.

On ne peut pas piloter une trajectoire de réduction qu’on n’a pas cartographiée. Si mesurer la part ITAR dans des équipements physiques est déjà difficile, mesurer la dépendance numérique opérationnelle l’est davantage encore : elle porte sur des logiciels, des modèles entraînés, des architectures dont la part extraterritoriale n’a jamais fait l’objet d’un audit systématique dans le domaine défense.

La LPM révisée devrait mandater cette cartographie — par domaine fonctionnel, par niveau de criticité, par horizon de substituabilité. C’est le travail le moins visible et le plus urgent. Sans lui, toutes les déclarations d’intention sur la souveraineté numérique restent suspendues dans le vide.


Conclusion

Le rapport de la commission de la défense pose un diagnostic lucide sur les dépendances militaires de la France, en particulier dans le domaine numérique. Sa grille des libertés opérationnelles est pertinente et devrait entrer dans le vocabulaire des décideurs. Son appel à aller « plus vite et plus fort » sur le numérique est sincère.

La LPM 2024-2030 n’ignore pas le numérique. Mais elle ne lui accorde pas encore le statut de domaine de souveraineté à part entière. Ce déclassement, qu’il procède d’une sous-estimation ou d’une discrétion stratégique, a des conséquences concrètes : pas de programme dédié, pas d’objectifs mesurables, pas de gouvernance désignée. Et en arrière-plan, l’absence d’un engagement politique de la durée et de la nature requis.

La révision de la LPM avant 2027 est le moment de corriger cela. Pas en prétendant à une autonomie numérique totale qui n’existe nulle part. Mais en faisant pour le numérique souverain opérationnel ce que la génération précédente a fait pour la dissuasion : décider collectivement que certaines fondations ne se renégocient pas selon les vents.

Les rapporteurs ont cité une formule qui restera juste : la souveraineté, c’est l’ambition de la solitude, et la solitude n’est pas un projet. Mais entre la solitude absolue et l’indifférence organisée à sa propre dépendance, il existe un espace que la France sait occuper — quand elle a décidé de le faire.

La France a su rendre noble ce qu’elle a décidé de sanctuariser. La dissuasion en est la preuve la plus évidente. Le numérique opérationnel attend ce même geste fondateur : non pas d’être déclaré prioritaire dans un discours, mais d’être traité, dans la loi et dans les crédits, comme une capacité qu’on ne négocie pas.

Cet espace n’attend pas d’être inventé. Il attend d’être voulu.


Sources : LOI n° 2023-703 du 1er août 2023, rapport annexé (JO) — vie-publique.fr, synthèse LPM 2024-2030 — Ministère des Armées, dossier LPM 2024-2030, defense.gouv.fr — Transcription vidéo, rapport d’information sur les dépendances militaires de la France, commission de la défense nationale, Assemblée nationale, 2025.

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