
« Donnons le pouvoir aux ingénieurs. » Excellente idée. La France l’a eue en 1794. Deux siècles de grands corps plus tard, personne n’a jamais relu la copie.
On l’entend partout désormais, des plateaux télé aux conseils d’administration : les politiques ne comprennent rien, les ingénieurs voient plus loin, confions-leur les manettes. La phrase a le charme des évidences. Elle repose pourtant sur trois erreurs factuelles — documentées, sourcées, vérifiables — et elle nous détourne de la seule solution qui fonctionne.
L’expérience a déjà eu lieu — chez nous
Commençons par tordre le cou au fantasme prospectif. Le gouvernement des ingénieurs n’est pas une utopie à tenter : c’est une institution française. Appelons-la par son nom — l’ingénieurocratie. Napoléon a joué un rôle central dans la construction des grands corps de l’État dès son arrivée au pouvoir, et les corps des Mines et des Ponts en constituent l’aristocratie technique depuis. Pierre Bourdieu a montré dans La Noblesse d’État comment les Grandes Écoles produisent un groupe social séparé du commun, selon des rituels d’allure quasi religieuse — une ordination, disait-il. Le concours comme sacre. WikipediaPolitika
Le bilan ? Il est réel — et il n’est ni noir ni blanc. Les grands corps ont défini et mis en œuvre des choix majeurs pour le pays : la filière nucléaire, ou le plan câble. Un triomphe stratégique. Un fiasco industriel. Même profil, même excellence, mêmes concours. La critique vient d’ailleurs de l’intérieur : Alexandre Moatti, polytechnicien et ingénieur des Mines, reproche dans Technocratisme (2023) à la technocratie des grands corps d’avoir multiplié les déroutes industrielles et financières. Et l’État lui-même vient de rendre son verdict : le rapport Berger-Guillou-Lavenir constate que le recrutement des corps techniques, centré sur l’École polytechnique, reste de très bon niveau mais peu ouvert, et que la diversité y est insuffisante dans ses multiples dimensions — la réforme qui en découle impose diversification des recrutements, décloisonnement des parcours et renforcement des mobilités. Pouvoirs + 3
Relisez lentement : quand la France audite enfin son propre gouvernement des ingénieurs, sa conclusion officielle est la mixité. Personne ne l’a remarqué.
La Chine, elle, a lu le rapport
Un pays a mené l’expérience à plus grande échelle encore, avec groupe de contrôle. Les travaux de Cheng Li (Brookings) le documentent : au tournant du siècle, 70 % des ministres du Conseil d’État chinois, 74 % des secrétaires provinciaux du Parti et 77 % des gouverneurs étaient des technocrates — des ingénieurs, massivement. Le régime le plus ingénieurocratique de l’histoire moderne. China-US Focus
Puis Pékin a débranché. De 75 % du Politburo en 2002, la proportion s’effondre à 52 % en 2007, 16 % en 2012, 8 % en 2017 — au motif que des dirigeants formés dans un éventail plus large de disciplines apportent des perspectives plus diverses sur les questions sociales et de gouvernance. Le diagnostic des analystes est clinique : des responsables entraînés à optimiser des métriques quantifiables peinent face aux problèmes qui ne se réduisent pas à des solutions d’ingénierie — tensions sociales, légitimité, perceptions internationales ; la rigidité du zéro-COVID, maintenu longtemps après le pivot du reste du monde, a exposé la difficulté des technocrates à opérer des revirements politiquement sensibles. China-US Focus + 2
Qu’on ne s’y trompe pas : il ne s’agit pas d’ériger en modèle un parti-État sans élections, sans presse libre et sans contre-pouvoirs — le régime chinois n’a rien à nous apprendre sur la légitimité. Et avant qu’on m’oppose Singapour : une cité-État de six millions d’habitants, sans hinterland rural ni fractures continentales, n’est pas un modèle transposable — c’est une exception d’échelle. Non, ce qui rend l’épisode chinois cinglant, c’est autre chose. Un système qui n’a de comptes à rendre à personne a trouvé utile d’auditer son gouvernement des ingénieurs et d’en corriger la monoculture. La patrie autoproclamée de l’excellence à concours, elle, n’a jamais éprouvé le besoin de vérifier. Nous regardons Pékin de haut ; Pékin, au moins, a lu ses propres rapports. Que le 20e Congrès de 2022 ait ensuite rappelé une nouvelle génération de profils techniques — issus de l’aérospatiale et du complexe militaro-industriel, sous la pression de la rivalité technologique avec Washington — ne change rien à l’affaire : Pékin recompose son dosage de profils en fonction du problème du moment. C’est littéralement la thèse de cet article, appliquée par le pire élève de la classe démocratique. Archivemacropolo
« L’ingénieur voit plus loin » : la science dit non
Reste l’argument massue : face au climat, face à la technologie, il faudrait des gens qui voient plus loin. Vérifions. Philip Tetlock a suivi 284 experts et 28 000 prédictions sur deux décennies. Verdict : l’expert moyen ne prédit pas mieux qu’un chimpanzé lançant des fléchettes. Pire : les experts les plus célèbres sont souvent les moins précis — couverture médiatique et justesse prédictive sont inversement corrélées. Le facteur qui distingue les bons prévisionnistes n’est pas le diplôme : c’est le style cognitif. Le « renard », qui sait beaucoup de petites choses, puise dans un éventail éclectique de traditions et improvise face aux événements, bat le « hérisson », qui sait une grande chose et impose des solutions formulaïques à des problèmes mal définis. Long Now + 3
Or que produit une formation unique aux commandes ? Des hérissons. Les sociologues Diego Gambetta et Steffen Hertog — dans leurs travaux sur les trajectoires de radicalisation, un terrain très éloigné du nôtre mais dont l’instrumentation cognitive fait référence — ont identifié la recherche de vérités non ambiguës et le besoin de clôture cognitive comme des traits un peu plus fréquents chez les ingénieurs, l’ingénierie étant une science appliquée qui fournit des réponses plutôt qu’elle ne pose les questions fondamentales. Ce n’est pas un défaut moral. C’est une déformation professionnelle — et toute formation en produit une : le juriste voit des procédures, l’économiste voit des incitations, l’ingénieur voit des systèmes à optimiser. Le problème commence quand une seule déformation tient tous les leviers. L’histoire a chiffré ce problème : James C. Scott a documenté comment les grands schémas centralisés échouent quand ils imposent des visions schématiques violentant des interdépendances complexes impossibles à saisir entièrement — le succès dépendant de la reconnaissance que le savoir local et pratique compte autant que le savoir formel. Brasília, la collectivisation, les villages ujamaa : le XXe siècle est un cimetière de plans parfaits. Carnegie EndowmentAmazon
Ajoutons le coût systémique, mesuré : depuis les années 1980, nommer des experts non partisans est devenu une stratégie des gouvernants pour gérer les contraintes supranationales — avec une relation négative documentée entre technocratie et participation électorale. Le techno-solutionnisme ne se contente pas de mal décider. Il fabrique l’abstention, puis le populisme qui prospère dessus. Il fabrique son propre ennemi. Oxford Academic
2026 : la récidive, en pire
Pourquoi en parler maintenant ? Parce que le vieux rêve saint-simonien revient, décomplexé. Comme l’analyse Le Grand Continent, le manifeste d’Alex Karp (Palantir) soutient que les sociétés vont mal parce que gouvernées par des médiocres, et que le salut viendra d’une minorité lucide d’entrepreneurs et d’ingénieurs — un modèle explicitement saint-simonien où les problèmes sociaux sont reformulés en défis techniques. Yanis Varoufakis a baptisé ce régime naissant le « techlordisme » — une domination exercée par les acteurs technologiques, dont le texte fondateur ressemble à un manifeste de colonisation des institutions publiques par les grandes firmes de la tech. Philippe SilberzahnDeveloppez
Et l’avant-goût est déjà là. En septembre 2025, l’Albanie a nommé Diella, une intelligence artificielle, « ministre des Marchés publics » — premier système d’IA au monde à occuper une fonction gouvernementale de rang ministériel. Intention louable : la lutte anticorruption. Détail que presque personne n’a relevé : les experts estiment que Diella est très probablement basée sur l’algorithme d’OpenAI et hébergée sur le cloud Azure de Microsoft. Un ministre européen qui émarge, techniquement, chez deux entreprises américaines. On voulait remplacer les politiques par la compétence ; on a remplacé un État par un abonnement. C’est la capture décisionnelle à l’état chimiquement pur : plus besoin de coloniser les institutions quand on héberge le ministre. WikipediaEuronews
Ni les uns ni les autres : la mixité, outillée
Je ne plaide ni pour les politiques contre les ingénieurs, ni l’inverse. Je plaide contre le monopole — n’importe lequel. Et la mixité n’est pas un vœu pieux : c’est un dispositif. Six propositions concrètes.
1. Le binôme cognitif obligatoire. Toute cellule de décision stratégique intègre au moins deux familles disciplinaires à parité d’autorité. Pas un ingénieur qui décide et un littéraire qui rédige le discours. Fondement : les travaux de Hong et Page — des groupes de résolveurs de problèmes divers peuvent surpasser des groupes de résolveurs à haute capacité — en citant honnêtement la controverse mathématique qui a contesté le théorème : l’anti-dogme s’applique aussi à ses propres sources. DemocracySpotThe College Fix
2. Le score prédictif public. Les experts qui conseillent la décision publique tiennent un registre de leurs prédictions, brutalement noté, façon Tetlock. On recrutera des renards. Les hérissons retourneront sur les plateaux télé, leur habitat naturel.
3. L’équipe rouge institutionnelle (red team). Aucun grand programme technologique ou climatique sans équipe adverse composée de profils délibérément étrangers au domaine. L’antidote au besoin de clôture cognitive — et à la cécité au terrain documentée par Scott.
4. Le mandat délibératif hybride. L’OCDE a recensé 733 mini-publics délibératifs entre 1979 et 2023, dont 89 assemblées citoyennes : les experts informent, les citoyens tirés au sort arbitrent les compromis de valeurs, les élus tranchent et rendent compte. Trois fonctions, trois profils, zéro monopole. Le mode d’emploi existe, il est publié, il est gratuit. INSP
5. La formation croisée comme condition d’accès aux responsabilités. Humanités exigeantes pour les ingénieurs et culture technique exigeante pour les politiques. La France a tenté la première moitié — l’Institut Auguste-Comte (1977-1981), créé pour « ouvrir » la formation des polytechniciens — puis a abandonné. La réforme des corps techniques de 2025 offre le véhicule pour recommencer sérieusement. Sciences Po
6. L’IA à la table du conseil — jamais dans le fauteuil de l’arbitre. Détection d’anomalies, prédiction contradictoire, mémoire documentaire : l’IA comme septième profil autour de la table, notée au score prédictif comme n’importe quel expert. Sous deux verrous : souveraineté de l’infrastructure — aucun profil ne siège s’il émarge chez un tiers, relire le cas Diella — et interdiction absolue d’arbitrer. Car gouverner ne se limite pas à optimiser : c’est trancher entre des intérêts divergents et assumer une responsabilité démocratique — l’IA ne pense ni le juste ni le bien, elle optimise des critères. Haas Avocats
Et j’y glisse l’ironie finale, en forme de boucle. Si l’argument pro-ingénieurocratie est « ils comprennent mieux la technologie », alors l’IA retourne l’argument contre son porteur : la maîtrise technique est précisément ce qu’elle banalise le mieux. Ce qui devient rare, c’est ce qu’elle ne fera jamais — arbitrer entre des valeurs incommensurables et en répondre devant ceux qui les subissent. L’ingénieurocratie est le premier régime que l’IA rend obsolète. Ceux qui réclament le trône au nom de leur compétence technique n’ont pas remarqué que la machine en scie les pieds.
Un dernier mot — et il est adressé aux ingénieurs eux-mêmes, dans leur propre langue. Un système de pouvoir monoprofil, c’est un point unique de défaillance, sans redondance, sans mécanisme de retour arrière. Aucun d’entre eux n’accepterait ce design pour un pont. Pourquoi l’accepter pour un pays ?
